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La genèse de ma (seconde) réorientation de carrière

Par Ann-Marie Gelinas

Le 1er avril 2025, j’ai vendu mon cabinet de services linguistiques. Je l’ai vendu un peu comme je l’avais fondé, 14 ans plus tôt, c’est-à-dire sur un coup de tête. Ou plutôt, en suivant un cri du cœur.

Le refus global

En 2011, durant mon troisième congé de maternité, je me suis mise à angoisser en songeant au retour au 9 à 5, aux matins pressés, au service de garde matin et soir, aux allers-retours dans les bouchons de circulation, aux soupers garrochés et aux soirées sans réelle présence. J’ai donc choisi autre chose : le travail autonome, sans clients, sans stratégie concrète et sans garantie de succès, mais avec la certitude d’améliorer ma situation — et celle de ma famille.

J’ai eu raison.

Au fil du temps, j’ai bâti une entreprise florissante. Je suis devenue gestionnaire, leader, mentore. J’ai recruté, formé, accompagné. J’ai développé, structuré, optimisé.

Jusqu’au jour où… ça n’a plus résonné.

S’adapter ou crever… ou se réinventer

J’ai pris un pas de recul et j’ai constaté que j’étais à la croisée des chemins : soit je révisais mon modèle d’affaires pour m’adapter au nouveau contexte mondial façonné par l’avènement de l’IA générative, soit je tournais la page sur ce chapitre de ma vie.

J’ai choisi de tourner la page. Et ce choix a été beaucoup plus difficile que ce que j’avais anticipé. Parce qu’il supposait deux choses : un refus de m’adapter et une redéfinition de mon identité.

Je m’étais toujours perçue comme quelqu’un de résilient, capable de s’adapter. Alors pourquoi cette résistance? Était-ce la peur? L’entêtement? L’épuisement?

J’y ai longuement cogité et deux vérités se sont imposées.

Une décision idéologique, une crise identitaire

D’abord, j’étais idéologiquement opposée à l’idée de troquer le talent immense de mon équipe contre des textes sans âme. Je respectais trop mes langagiers chevronnés — et ma profession — pour leur imposer la révision de texte-machine en échange d’une rétribution amaigrie. Et reconstruire une équipe en entier revenait à démarrer une nouvelle entreprise. Autant le faire dans un domaine à l’avenir plus prometteur.

Ensuite, j’ai réalisé que j’étais essoufflée. Je pataugeais dans l’incertitude depuis près de deux ans et j’étais usée. Je n’avais plus la force de me battre contre le courant.

J’ai capitulé. Je pourrais aussi dire que j’ai lâché prise, ce serait plus positif et reluisant. Davantage dans l’air du temps. J’ignore ce qui s’applique réellement ici, mais ça m’importe peu, en rétrospective. L’important, c’est que j’en sois arrivée à tourner la page.

Mais ça n’a pas été si facile. J’avais aussi largement sous-estimé la forte association de ma personnalité à mon travail. Pendant 14 ans, j’avais réfléchi comme une gestionnaire.

Clientèle. Équipe. Croissance. Stratégie. Revenus. Outils. Optimisation.

Alors, quand ce rôle s’est effacé, une question a émergé :

Qui suis-je maintenant?
Et surtout : qui ai-je envie de devenir?

L’exercice qui a tout changé

Plutôt que de me précipiter vers une réponse, j’ai choisi de me donner de l’espace.

J’ai réservé une journée au spa. Pas juste pour relaxer — pour réfléchir. Le spa n’était qu’un prétexte pour sortir de chez moi, m’immerger dans un autre environnement et, surtout, m’obliger à m’accorder ce temps, maintenant qu’on avait prélevé le plein montant sur ma carte de crédit. Je me conviais à une journée de réflexion stratégique.

Je suis arrivée préparée, avec 12 questions soigneusement choisies pour guider ma réflexion. Je me suis donné quinze minutes pour répondre à chaque question, sans filtre.

Après trois heures, le cerveau en ébullition et le corps exténué, une clarté nouvelle a commencé à émerger. J’ai passé l’après-midi à macérer dans les bains, en faisant mijoter doucement tout que j’avais couché sur papier.

Encore fallait-il extraire du sens de toutes ces réponses… Trois semaines plus tard, j’y suis retournée pour analyser mes données. De nouveau plongée dans un environnement calme baigné de lumière, j’ai pondu sur place un système de pondération qui m’a révélé de façon limpide le chemin à suivre : j’allais devenir coach professionelle.

Faire confiance au rythme

Dans mon esprit bien naïf, j’allais me lancer dans mon nouveau projet de coaching professionnel le lendemain de la vente de mon entreprise. Puis j’ai eu des boucles à boucler. Puis la belle saison s’est pointée. Puis j’ai eu envie d’en profiter. Beaucoup. Et plus je repoussais le moment de vraiment m’investir dans ma réorientation, plus je découvrais des choses sur moi.

J’avais accumulé une grande fatigue et j’avais peur de l’inconnu, mais surtout, je prenais goût à mon nouveau rythme beaucoup plus lent. On dit « le rythme s’impose ». C’est exactement ce qu’il a fait. Et je l’ai laissé faire.

Un nouveau chapitre

L’automne est arrivé et je me suis recentrée. J’ai adopté ma tactique habituelle lorsque je décide de me réinventer : prendre le chemin le plus court. Je me suis inscrite à une formation de coaching intensive, question de faire taire ma petite voix d’impostrice, et j’ai bouffé des tonnes de livres sur le sujet.

Ç’a toujours été mon modus operandi. Apprendre. Approfondir. Intégrer par la pratique.

Je suis une autodidacte curieuse, disciplinée et investie. Je n’attends pas d’atteindre la perfection avant de me lancer. Je le fais quand je me sens prête, alignée, ancrée.

Alors j’y vais. Je plonge.