La peur du succès
J’ai abordé la peur du jugement des autres, la semaine dernière. C’est sans doute l’une des peurs les plus universelles, puisqu’elle est intrinsèquement liée à notre survie. Ce qui nous a permis de survivre comme espèce et même de dominer le monde est notre incroyable capacité à collaborer avec nos semblables.
Et pour collaborer, il faut d’abord avoir confiance en l’autre, pour ensuite l’accepter dans son clan. Ce qui nous amène à l’appartenance, ce sentiment puissant d’être accepté, respecté et aimé tel que l’on est. Lorsqu’on se sent appartenir, on se sent en sécurité. Et à partir de là, on peut laisser tomber sa garde, s’ouvrir, partager, contribuer.
La peur du regard des autres est donc parfaitement légitime, dans la perspective où le rejet par un clan sonne en quelque sorte notre arrêt de mort, psychologiquement parlant. Et même parfois littéralement. De plus en plus d’études classent l’isolement parmi les plus grands facteurs de détérioration de la santé et de l’espérance de vie.
Tout ça est facilement compréhensible.
Et si la réussite faisait peur?
Une peur qui m’a étonnée et que j’ai plus de difficulté à comprendre, c’est la peur du succès. On l’appelle aussi parfois la peur de l’achèvement.
Pourquoi quelqu’un pourrait-il avoir peur du succès? Voilà une excellente question. N’est-ce pas ce que l’on recherche tous? Réussir, s’accomplir, se réaliser? Maslow a même placé cette réalité au sommet de sa célèbre pyramide. Ce concept devrait nous inspirer et non nous effrayer, il me semble, non?
Quand réussir devient angoissant
En fait, ce n’est pas tant de réussir qui nous effraie, mais ce qui accompagne cette réussite — ou cet achèvement. Quand on atteint finalement cet objectif, une grande question se pose souvent : que se passera-t-il, ensuite?
Au contraire de ce que le nom du concept suggère, les gens qui ont peur de la réussite ne sont pas des perdants. Loin de là. Ce sont en réalité souvent des personnes perfectionnistes et ultraperformantes.
Lorsqu’elles terminent un projet sur lequel elles travaillaient depuis longtemps, avec acharnement, ou atteignent cet objectif ambitieux qu’elles s’étaient fixé, elles ressentent une forme de vertige à l’idée de DEVOIR réaliser un projet encore plus formidable ou d’atteindre un objectif encore plus exigeant la prochaine fois. Comme si c’était ce que l’univers entier attendait d’elles.
En d’autres mots, elles élèvent constamment la barre d’un projet à l’autre jusqu’à ce que cette exigence qu’elles s’imposent elles-mêmes devienne insoutenable.
L’idée de célébrer la culmination de leurs efforts comme on célèbre une petite victoire, de savourer, de se reposer et de se recharger ne leur vient pas naturellement à l’esprit. Elles n’arrivent donc pas à éprouver réellement le sentiment de satisfaction qu’entraînent leurs belles réalisations.
Repousser la ligne d’arrivée
Alors, pour éviter l’angoisse de l’achèvement, elles se cherchent (et se trouvent) des excuses pour ne pas mettre la touche finale, bien souvent en raffinant, en peaufinant et en révisant à l’infini. D’où l’entrée en scène du perfectionnisme. Ce perfectionnisme qui déclare sans fin que ce n’est pas « parfait » et donc que ce n’est pas « final ». Mais éventuellement, le projet se termine et un autre le remplace presque instantanément, comme une course qui s’est transformée en marathon qui s’est ensuite muté en un ultramarathon sans que le coureur ait jamais pu reprendre son souffle.
Un autre exemple classique de la peur du succès est celui du professionnel qui refuse catégoriquement de prendre sa retraite. Parce que la fin de sa carrière la placerait devant un néant identitaire. Alors, elle aussi se trouve des excuses pour éloigner la date de fin fatidique :
- Ça me passionne encore.
- Je peux encore être utile.
- Je ne suis pas encore prête à pas passer le reste de ma vie à tricoter…
Apprendre à être plutôt qu’à faire
Dans ces deux exemples, l’individu se définit par ce qu’il FAIT et non par la personne qu’il EST. Dans le premier exemple, il performe. Il se voit donc comme quelqu’un d’hyperperformant.
Dans le second, la personne se définit par son poste ou sa profession. Elle ne sait donc plus qui elle EST une fois que sa carrière prend fin et que ses cartes professionnelles sur lesquelles trône une série d’abréviations et de titres prennent le chemin du recyclage.
Il faut donc que ces personnes apprennent à être plutôt qu’à faire. Car faire, elles le savent déjà très bien. Apprendre à habiter leur corps, à apprécier l’instant présent, en commençant par les petites choses.
Et heureusement, ça s’apprend pour vrai.