La matière qui manque à l’horaire
Cette semaine, les enfants sont rentrés à l’école. J’ai regardé l’horaire de cours de ma plus jeune, en cinquième secondaire, et j’ai fait un constat horrifiant : de toutes les matières qu’elle étudiera cette année, deux seules risquent de lui être vraiment utiles à ce stade-ci de son développement, soit l’éducation physique et les arts plastiques.
J’entends déjà les parents de l’univers me répondre avec hargne que les matières de base ne s’appellent pas les matières de base pour rien. Elles constituent les fondements de tous les domaines et s’appliquent à un éventail infini de situations de la vie courante.
Je suis d’accord. Mais malgré ma passion pour les langues et mes tendances à l’arithmomanie, malgré ma fascination pour l’histoire et mon amour de la géographie, je continue de croire qu’on n’enseigne pas les bonnes choses à ces jeunes dans le contexte actuel.
Si les règles de grammaire de base du français, qui ont été martelées depuis la première année du primaire, ne sont pas encore acquises, il y a de fortes chances qu’elles ne le seront jamais. Même chose pour l’anglais et les mathématiques. Pour tous ces gens, l’IA pourra servir à combler le fossé. Et c’est une excellente chose.
Du côté des sciences humaines, les curieux pourront se rassasier jusqu’à plus soif en visionnant des documentaires ou en se perdant dans les méandres de Wikipédia ou de YouTube. Quant aux sciences naturelles, elles pourraient être explorées au cégep par ceux qui se sentent réellement interpelés.
L’éducation physique est, selon moi, vitale : elle force les jeunes plus sédentaires que jamais à bouger dans l’espoir de leur inculquer une certaine hygiène de vie. Et les arts plastiques les invitent à utiliser une partie complètement différente de leur cerveau en stimulant la créativité (le parallèle est d’ailleurs savoureux, ici, puisque la stimulation de la créativité travaille justement la plasticité du cerveau). Plus que simple luxe ou valeur idéologique, la créativité contribue à la résolution de problèmes et à l’innovation. Voilà qui me semble plus judicieux à cultiver que la capacité à résoudre des équations algébriques, quoi qu’en disent les férus de théories mathématiques.
La compétence qui traverse toutes les autres
Alors, par quoi pourrait-on remplacer toutes ces matières, me direz-vous? Par la communication. Selon moi, il n’existe pas de compétence plus universelle que l’art de communiquer. Non seulement les aptitudes en communication seront-elles mises à profit dans le cadre de n’importe quel emploi, mais elles le seront également dans tous les types de relations que ces adultes en devenir entretiendront : relations personnelles, amicales, amoureuses et parentales.
Je verrais bien les matières se décliner ainsi :
- Expression claire, concise et efficace
- Écoute et compréhension
- Persuasion et influence
- Communication stratégique
- Communication relationnelle et émotionnelle
Les jeunes apprendraient à communiquer clairement, à l’oral comme à l’écrit. Ils travailleraient le texte pour apprendre à préciser leurs idées, à purifier le message, à éliminer le superflu et les redondances, à choisir les bons mots pour exprimer les nuances de leurs propos. Et ils apprendraient comment s’assurer qu’ils ont bien compris le message de l’autre, en posant des questions claires, en reformulant les propos et, dans le cas de la communication orale, en laissant l’autre s’exprimer et en accueillant les silences.
Toutes les notions de français (et d’anglais, pourquoi pas) apprises jusqu’ici leur serviraient évidemment de matière première, mais constitueraient un arsenal plutôt qu’un carcan. Les langues seraient au service de l’élève, au service de son expression et de sa capacité à communiquer, plutôt que de mettre l’élève au service de la langue. Ce changement de paradigme pourrait bien suffire à lui seul à faire des langues un sujet d’intérêt pour tous ceux qui l’auraient boudé jusqu’ici.
Les mécanismes de l’influence
Ensuite, pour arriver à leur transmettre des notions de communication persuasive et de communication stratégique, il faudrait leur faire étudier certains principes de la psychologie, comme la réactance psychologique, le biais de confirmation, la dissonance cognitive ou l’illusion de la transparence, pour n’en nommer que quelques-uns.
En contrepartie, il faudrait aussi leur montrer comment détecter ces mécanismes dans le discours de l’autre pour discerner l’influence de la manipulation. Il faudrait aussi apprendre aux jeunes à penser. Leur apprendre à réfléchir par eux-mêmes, à développer leur esprit critique, à confronter leur manière de réfléchir. Et hop, un peu de philosophie au passage!
Apprendre à se comprendre pour mieux s’entendre
Et que dire de la communication relationnelle et émotionnelle… Un sujet qui, en soi, pourrait lui aussi être explosé en plusieurs sous-catégories : l’écoute de soi, l’acquisition d’un vocabulaire des émotions, l’écoute active, la régulation et la validation émotionnelles, l’identification du besoin à la base de l’émotion, la gestion des conflits et des désaccords, la formulation des excuses et j’en passe. Et non, ces principes ne sont pas exclusivement réservés à la sphère privée; ils ont leur place au travail, qu’on l’assume ouvertement ou non.
Les véritables matières de base
Si nous avions fait ces apprentissages plus tôt dans la vie plutôt que de passer des années à explorer les mêmes sujets sur les bancs d’école, sensiblement sous le même angle, nous serions sans doute mieux équipés, individuellement et collectivement, pour interagir de façon harmonieuse. Le problème n’est peut-être pas qu’on nous enseigne ces matières, mais la proportion gigantesque du cursus que l’on continue de leur consacrer au détriment de compétences tout aussi fondamentales.
On consacre une douzaine d’années à apprendre à conjuguer, à calculer, à analyser et à mémoriser, puis on nous catapulte dans le monde adulte en supposant qu’on saura spontanément dire ce qu’on pense, comprendre ce que l’autre dit, gérer un conflit, exprimer ce qu’on ressent et convaincre sans manipuler.
Mon expérience en coaching m’indique tout le contraire. La grande majorité des thématiques abordées s’articulent encore autour de la mobilisation, de la collaboration, de la gestion des désaccords, de la rétroaction franche et du vivre-ensemble, qui ont tous un point en commun : la communication.