Le paradoxe du « ou »
La vie — ou plutôt nos parents, l’école et la société en général — nous a enseigné à bien compartimenter les choses. Il y a des moments pour jouer, et des moments pour travailler. Des gens à qui on peut se dévoiler, et d’autres devant qui on doit se contenir. Des élans d’émotion acceptables en privé, mais répréhensibles en public. Des gestes qu’on peut poser devant ses amis, mais pas devant son patron. Des comportements tolérables chez un employé, mais pas chez un dirigeant.
Ces principes qui nous ont été enseignés ont façonné notre façon d’être. La plupart du temps, nous n’avons même plus à nous questionner sur la bonne façon d’agir tellement les règles de conduite en société sont imprégnées en nous. Nous adaptons nos agissements à notre contexte pour garantir la meilleure cohésion sociale possible, lorsque ce n’est pas carrément pour se faire accepter par un groupe.
Je fais donc je suis
Le problème, c’est qu’on a tendance à rendre nos comportements indissociables de notre personnalité. Avec le temps, et sous l’influence de la répétition, on devient la manière dont on se conduit. On devient cette maman responsable qui remplace la jeune femme insouciante qu’on était. On devient ce gestionnaire sérieux qui remplace le bouffon de la classe auquel on jouait. On devient la conjointe docile qui remplace l’amante fougueuse. Le papa présent qui remplace le jeune homme aventurier.
Et puis, un jour, on se réveille en se demandant avec nostalgie :
- « Où est donc passée la femme bohème que j’étais? Et la séductrice coquine qui baisait n’importe où, sous le coup de l’impulsion? »
- « Qu’ai-je bien pu faire du clown qui avait toujours une réplique cabotine à lancer et qui avait du fun tout le temps? Et de ce bourlingueur qui m’exhortait à ne jamais me poser? ».
Et là, on en arrive souvent à la conclusion qu’on ne se « ressemble » plus. Évidemment qu’on ne se ressemble plus. On a vieilli, grandi, changé, évolué.
L’urgence de retrouver ce bout de soi disparu
Mais ce constat n’en demeure pas moins valable — voire éloquent. Si on se languit d’une partie bien précise de la personne qu’on était auparavant, c’est qu’il y a un désir de reprendre contact avec elle.
Pour moi, cette langueur ne relève pas des enfantillages ni d’un manque de maturité, mais bien de la capacité à reconnaître que certains de nos traits fondamentaux ont foutu le camp avec le temps. Et c’est peut-être parce qu’on les a étouffés pour les remplacer par autre chose de plus socialement acceptable, de plus valorisé, de plus facile ou de plus attrayant.
Alors, bien souvent, il se passe l’une de deux choses : soit on pète une coche en bonne et due forme et on transforme sa vie du tout au tout, soit on ravale sa nostalgie et on se promet d’agir en adulte et de ne plus jamais ressasser de tels souvenirs juvéniles.
La véritable contradiction
C’est ce que j’appelle le paradoxe du « ou ». Quand on incarne uniquement l’une ou l’autre des forces ou des énergies qui nous habitent, on est en contradiction avec soi-même. On peut paraître très ancré, très cohérent, très structuré de l’extérieur, mais on vit une dissonance à l’intérieur. Une partie de soi qui veut s’exprimer est volontairement bâillonnée.
À l’inverse, c’est quand on choisit de se laisser habiter par deux traits de caractère en apparence contradictoires qu’on transpire l’authenticité, selon moi. Il n’y a rien de forcé, de poussé à l’extrême, de surjoué. Le défi? Assumer ses contradictions, surtout publiquement. Les gens diront peut-être de nous qu’on est « bipolaire » (alors que ce terme n’a rien à voir avec le trouble de santé mentale), décousu, incohérent, inconstant ou imprévisible. Soit. Qu’ils parlent.
Car le vrai paradoxe, pour moi, ne réside pas dans la capacité à faire cohabiter deux vérités opposées en même temps. Il se trouve dans ce modèle de cohérence et d’uniformité qu’on nous présente depuis toujours comme un idéal de maturité et d’alignement à atteindre.
Choisir le « et » ou l’absence de définition unique
C’est pour cette raison que j’ai choisi l’incohérence. Je suis une mère hyper structurée la semaine, mais un prodige de l’improvisation le weekend. Je prépare tous mes repas à base d’aliments frais et nutritifs, mais je consomme de l’alcool. Je gère scrupuleusement mes finances, mais je réserve semi-régulièrement des voyages sur un coup de tête. Je suis une fervente défenderesse de la connaissance, mais je ne suis pas très scolarisée. Je suis excellente pour convaincre, mais horrible pour négocier. Je suis très cérébrale, mais je prends les décisions les plus importantes de ma vie avec mes tripes.
Je suis tout ça. En même temps. Organisée et spontanée. Soucieuse et indifférente de ma santé. Calculatrice et dépensière. Érudite et antisystème. Sûre de moi et incertaine de ma valeur. Réfléchie et intuitive. Et je vis très bien avec mes contradictions. Parce qu’elles forment un tout cohésif, en rapprochant toutes les parties de moi qui s’opposent plutôt que de les éloigner.
Et c’est ainsi que je me sens entière.